Alors qu’en France la reprise en main des services de l’eau par les collectivités menace leur croissance, Suez Environnement et Veolia misent sur l’étranger pour se développer.
Finies les corvées d’eau ? Certes, pour les 25 000 habitants de Goalmari, à 100 kilomètres à l’est de Dacca, au Bangladesh, l’eau ne coulera pas à flots. Mais la multiplication des bornes fontaines va en améliorer la distribution. À l’origine de ce petit miracle : la rencontre entre le “social business” de Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix 2006 et créateur du microcrédit, et l’expertise de Veolia. Grameen-Veolia Water Ltd, société commune entre la banque créée par le prix Nobel et le géant français, est née en avril 2008 : elle construira et exploitera plusieurs usines de production et de traitement de l’eau dans le pays.
Une priorité absolue : les nouveaux marchés
Cet exemple montre le rôle que les deux géants de l’eau, les français Veolia et Suez Environnement, pourraient (devraient ?) jouer pour atteindre l’un des Objectifs du millénaire pour le développement adoptés par les Nations unies. En 2000, l’ONU s’est engagée à réduire de moitié en 2015 le nombre de personnes n’ayant accès ni à une source d’eau potable, ni à un assainissement de base (NDLR : des toilettes privatives). Les premiers sont 1,5 milliard, les seconds 2,6 milliards.
“En faisant de 2008 l’année de l’assainissement, la communauté internationale a voulu susciter une prise de conscience. Quelque 18 % des habitants de la planète n’ont pas d’autre moyen que de faire leurs besoins en plein air, avec des conséquences désastreuses au niveau sanitaire comme pour l’environnement”, explique Gérard Payen, conseiller spécial du secrétaire général de l’ONU pour l’eau et président d’Aquafed, Fédération internationale des opérateurs privés de services d’eau.
Une prise de conscience salutaire. Encore faut-il qu’elle se traduise dans les faits. Ça n’est pas gagné. Après l’euphorie des années quatre-vingt-dix où les majors français, à la recherche de relais de croissance, ont exporté le modèle tricolore du partenariat public-privé (PPP), l’enthousiasme est retombé.
Les déconvenues enregistrées en Amérique latine, notamment par Suez Environnement en Argentine, ont calmé leurs ardeurs.
Les pays du Moyen-Orient : le nouvel eldorado
Or il n’est pas imaginable pour les multinationales de l’eau d’abandonner l’export. Elles sont en effet face à un double défi : en France, un tiers des collectivités qui vont renouveler leurs contrats d’ici à 2012 envisagent de “remunicipaliser” leurs services de l’eau. Et, au niveau mondial, moins de 10 % de ces services sont gérés par des entreprises privées. Dès lors, quelle est la stratégie à adopter ? Réponse : viser les pays politiquement stables et miser sur des marchés rentables. Leurs cibles privilégiées sont donc les grands projets dans des métropoles de plus d’un million d’habitants et dont le budget est souvent supérieur à 100 millions d’euros.
Forts de leurs pétrodollars et confrontés à une pénurie d’eau, les pays du Moyen-Orient sont ainsi devenus le nouvel eldorado des opérateurs privés. À travers sa filiale Degrémont, spécialisée dans la construction de stations d’épuration, Suez Environnement est présent dans les Émirats arabes unis, au Qatar, à Bahreïn, à Oman. De son côté, Veolia Eau a été choisi par Abu Dhabi, capitale des Émirats arabes unis, pour construire et exploiter pendant vingt-deux ans deux usines de traitement des eaux usées. Un contrat de 364 millions d’euros ! Il assurera aussi la distribution d’eau potable pour les 4,5 millions d’habitants de Riyad, la capitale de l’Arabie saoudite.
Un Chinois sur cinq boit de l’eau française
Autres marchés pleins de promesses : ceux des pays d’Europe de l’Est. Soutenus par les financements de la Berd (Banque européenne de reconstruction et de développement), ces pays renouvellent leurs infrastructures afin de respecter les normes européennes et de répondre à l’accroissement de leur population.
Déjà très présente en République tchèque, en Roumanie, en Hongrie et en Slovaquie, Veolia va agrandir et moderniser l’usine d’assainissement de Czajka, à Varsovie en Pologne.
Enfin, en Asie, les marchés chinois et indiens, avec leurs mégapoles, sont sources de juteux contrats. Implanté dans l’empire du Milieu depuis une trentaine d’années, Suez Environnement gère les services d’eau potable de seize villes (Chongqing, Tanggu, Shanghai, Macao, etc.). “Déjà 20 % des Chinois boivent une eau produite par une usine conçue et construite par notre filiale Degrémont”, souligne Bernard Guirkinger, directeur général délégué de Suez Environnement. En Inde où il est présent depuis 1954, le groupe a réalisé plus de 130 installations dont les usines d’eau potable de Bangalore et de Bombay, et plus récemment celles de Delhi et de Chennai.
Veolia n’est pas en reste avec quelque 30 millions de Chinois desservis à Tianjin, Lanzhou, Shenzhen… “Notre chiffre d’affaires dans la zone Asie-Pacifique a augmenté de 50 % en 2007”, précise Jean-Marie Lambert, DRH de Veolia Eau. Le contrat de trente ans signé avec Tianjin, ville portuaire de 7 millions d’habitants située à 140 km au sud-est de Pékin, devrait représenter un CA cumulé de 2,65 milliards d’euros.
Le nombre de sites de dessalement devrait doubler d'ici à 2015
Ce recentrage des multinationales sur des marchés rentables est porté par l’innovation technologique. Le dessalement de l’eau de mer et le “re-use” (le recyclage des eaux usées), sont les deux principales ressources alternatives pour faire face à la pénurie. Mais ces technologies nécessitent des budgets deux fois plus importants que le pompage dans la nappe phréatique. Ce n’est donc pas un hasard si les 13 000 usines de dessalement en fonctionnement dans le monde se trouvent au Moyen-Orient, aux États-Unis, en Australie, en Espagne et en Israël. En raison du réchauffement climatique et de l’accroissement démographique des villes côtières, le nombre de sites de dessalement devrait doubler d’ici à 2015. Dans les seules régions du golfe Persique et de la mer Rouge, près de 14 milliards de dollars pourraient être investis.
La réutilisation des eaux usées est, elle aussi, en plein boom avec une croissance annuelle de 10 à 12 % dans le monde et des pointes à 40 % en Australie. Veolia Eau va, par exemple, fournir une installation à Dubaï, pour Palm Jumeirah, l’une des trois îles artificielles créées sur le golfe Persique, et pour la tour Burj Dubaï, la plus haute du monde. Le groupe a aussi décroché le premier projet privé de recyclage d’eaux usées destiné à alimenter un réseau de clients industriels à l’ouest de Sydney.
Réduire les fuites, un énorme chantier
Est-ce à dire que Suez et Veolia ont renoncé à exporter leurs technologies dans les pays les plus pauvres de la planète où les besoins en eau sont les plus criants ? “Non, répond Bernard Guirkinger, DG délégué de Suez Environnement. Mais nous ne pouvons intervenir que s’il y a une volonté politique.” Gérard Payen, conseiller auprès de l’ONU, le confirme : “L’accès à l’eau est un problème de gouvernance bien plus qu’une question économique ou technique.” Et de citer l’exemple de l’Afrique du Sud où, dès son arrivée au pouvoir en 1993, Nelson Mandela a fait de la modernisation du système de distribution et d’assainissement une priorité, nommant un ministre de l’eau doté de l’autorité ainsi que des moyens nécessaires à son action.
À défaut de pouvoir mettre en œuvre les technologies les plus sophistiquées, les États doivent s’atteler à un immense chantier : les fuites sur les réseaux. Au Maroc, les économies ainsi réalisées à Rabat, Tétouan et Tanger représentent la consommation d’une ville de 760 000 habitants.
Mais au-delà du volontarisme politique, le problème de l’eau ne pourra pas se résoudre sans une coopération Nord-Sud, ni sans des politiques tarifaires proposant des dispositifs d’aide aux plus démunis. “S’il est essentiel de faire payer l’eau pour éviter les gaspillages, cela ne signifie pas que tout le monde doive payer le même prix”, explique Gérard Payen. Dans les pays riches, on dit que “l’eau paye l’eau”. Ce principe est irréaliste pour les pays pauvres. “La notion de recouvrement acceptable des coûts doit se substituer à celle de recouvrement intégral des coûts”, ajoute Gérard Payen.
Un défi : l'alimentation de l'eau en continu
En matière de solidarité, des initiatives s’organisent. “Nous avons mis en place un programme, baptisé Eau et assainissement pour tous, dans les quartiers défavorisés en Afrique du Sud, au Brésil, en Bolivie, impliquant les autorités locales, les ONG, les populations”, explique Bernard Guirkinger. En Inde, dans l’État du Karnataka (52 millions d’habitants, capitale : Bengalore) et dans la ville de Nagpur (2 millions d’habitants dans l’État du Maharashtra) où les habitants reçoivent de l’eau potable quelques heures par jour, voire tous les deux jours, Veolia Eau mène des projets pilotes visant à démontrer la faisabilité d’une alimentation en continu. “Ces projets nous permettent de créer un modèle d’accès à l’eau adapté au contexte local”, précise Jean-Marie Lambert, DRH de Veolia Eau.
Au Maroc et au Niger, l’entreprise a développé la notion de “branchements sociaux” avec une tarification adaptée. “Nous n’avons pas renoncé à nous développer en Afrique. Mais nous devons mettre en place une sécurité contractuelle en raison de l’importance des investissements”, ajoute Jean-Marie Lambert. Sur ce continent, il y a urgence. Au Zimbabwe, la sécheresse et l’absence d’assainissement ont provoqué une épidémie de choléra en décembre dernier. À Harare, les habitants portent des jerricans à la recherche d’eau et d’autres creusent des puits.
Cet article a été publié dans Courrier cadres n°27 daté de février 2009.
Photo : © Dominique Vernier - Fotolia