Tous les accidents de la vie, personnelle ou professionnelle, déclenchent chez nous un cycle de réactions qu’il nous faut accepter de traverser. En comprenant mieux ces mécanismes, on peut être prêt à rebondir plus rapidement.
Un poste qui nous passe sous le nez, une affaire sur laquelle on a travaillé comme un forcené et qui se termine en queue de poisson… La vie professionnelle est parfois émaillée de coups durs. Qu’il s’agisse d’une grosse contrariété comme dans les cas précités ou d’un problème encore plus sérieux comme un licenciement ou un dépôt de bilan, la mécanique est à peu près la même. Et en connaître les ressorts devrait vous permettre de surmonter la mauvaise passe. C’est d’abord en mesurant leur impact que les scientifiques ont compris ce qu’étaient réellement les coups durs de l’existence. “Aussi étonnant que cela puisse paraître, ce ne sont pas des psychologues mais des cardiologues qui ont établi une échelle de mesure pour ces événements, explique Marc-Louis Bourgeois, chercheur en psychopathologie à l’université de Bordeaux. En 1967, les docteurs Thomas Holmes et Richard Rahe ont constaté que les infarctus étaient souvent liés à des événements bouleversants. Grâce à des études épidémiologiques qui se sont affinées année après année, ils ont pu établir un classement des coups durs en fonction des risques d’infarctus qui leur étaient associés.” C’est ainsi qu’est née la célèbre échelle de stress d’Holmes et Rahe, que les scientifiques utilisent encore aujourd’hui.
Une importance considérable
Sur ce podium des difficultés, les coups durs directement liés à la vie professionnelle ne sont pas pris à la légère. Le licenciement arrive à la septième place – loin derrière toutefois, on s’en doute, le décès d’un être cher ou une catastrophe naturelle. tout notre corps subit le choc Si la perte d’un emploi est aussi sérieusement prise en compte, c’est que, selon Marie Pezé, psychanalyste en charge de la première consultation spécialisée sur la souffrance et le travail à l’hôpital de Nanterre (Hauts-de-Seine), “le travail a pris une importance considérable dans nos vies. Outre qu’il permet d’assurer sa survie, on y fait la plupart de nos rencontres amoureuses et amicales, on s’y forge une place dans la société. Actuellement, perdre son emploi signifie ni plus ni moins basculer hors du monde et perdre son identité.” Quelle que soit sa nature, tout accident de la vie implique un temps incompressible pendant lequel le psychisme et même l’organisme vont devoir accuser le coup et observer ce que l’on appelle couramment une période de deuil.
Vagues successives
Pour la psychiatre américaine Elisabeth Kübler-Ross, la victime d’un coup dur va traverser un cycle composé de sept étapes : le déni – “C’est impossible” –, la peur – “Que vais-je devenir ?” –, la colère – “C’est la faute des banquiers, des collègues, du gouvernement, etc.” –, la tristesse – “Tout est fichu !” –, la négociation avec soi-même – “Où ai-je bien fait, où ai-je mal fait ?” –, l’acceptation – “J’ai fait ce que j’ai pu” – et enfin la découverte des ressources cachées – “Je démarre un nouveau projet, ça va être fantastique.” La durée de ce cycle est évidemment variable selon l’importance du choc subi. Pour une vraie tourmente grave, “il faut compter en moyenne six mois, précise Marc-Louis Bourgeois. Toutefois, les différentes étapes reviennent par vagues successives tout en s’atténuant.” Mais ce temps dépend aussi de la facilité avec laquelle on digère le coup. “Dans les cas les plus sérieux, la personne est amenée à traverser une phase dépressive qui peut entraîner de la fatigue, une perte du désir de se lever le matin et des problèmes de sommeil, prévient Marc-Louis Bourgeois. La raison est en grande partie biologique. Un coup dur provoque une chute des défenses immunitaires. En outre, quand l’événement est soudain, l’organisme secrète en abondance du cortisol, l’hormone du stress.” Il peut en résulter une altération, constatée par imagerie médicale, de certains organes du cerveau comme l’hippocampe, le siège de la mémoire et de la conscience. Le deuil correspond au temps nécessaire pour que notre organisme se répare et revienne à un fonctionnement normal.
Prendre ses distances avec l’événement
Cependant, il arrive que ce processus de deuil se passe mal et que la dépression se prolonge. Quelle est donc la différence entre un coup dur bien surmonté et un deuil réussi ? “Quand les choses se réparent mal, la personne développe un sentiment de culpabilité disproportionné et se dévalorise d’une manière excessive, note Marie-Frédérique Bacqué, psychanalyste et professeure en psychologie à l’Université de Strasbourg. On reconstruit le passé d’une façon biaisée, à travers le miroir du choc. Au contraire, un deuil est réussi quand celui qui a subi le choc parvient à analyser et à comprendre ce qui lui est arrivé. C’est un processus qui mobilise les ressources conscientes et aussi inconscientes. La personne prend ainsi de la distance avec l’événement. C’est une condition nécessaire pour se reconstruire en évitant de reproduire le même échec.” Les psychologues sont persuadés qu’un tel travail passe par la parole. De récentes études médicales ont confirmé cette intuition. “Elles ont montré que les maladies cardio-vasculaires liées au coup dur concernaient surtout les hommes, poursuit Marie-Frédérique Bacqué. Ceci s’explique en grande partie parce que les femmes, de nos jours, verbalisent plus volontiers ce qui leur arrive avec leur entourage proche. Les hommes, au contraire, auraient tendance à s’isoler, étant convenu socialement qu’ils ne doivent pas laisser apparaître leurs faiblesses.”
Vulnérabilité d'ordre... social
Pour s’en sortir, il faut être entouré Mais bien d’autres facteurs expliquent que certaines personnes sont plus vulnérables que d’autres. “La personnalité compte beaucoup, reprend Marie-Frédérique Bacqué. Certains, par exemple, ne sont pas sortis suffisamment armés de leur relation précoce avec leurs parents. Ces derniers n’ont pas assez joué leur rôle de filtre auprès de l’enfant, ils ne l’ont pas protégé des événements difficiles et lui permettant de les appréhender progressivement. Devenu adulte, on garde une fragilité et on risque de s’effondrer en cas de coup dur. Pour ce type de personnalité, une psychothérapie est alors nécessaire.” L’autre grand facteur de vulnérabilité est d’ordre social. Une grande étude anglaise, la Life Events and Difficulties Schedule (Événements de vie et inventaire des difficultés), réalisée en 1978 par deux psychologues de l’université de Londres, George Brown et Tirril Harris, a montré que la faculté de se remettre d’un coup dur était intimement liée à la situation socioculturelle. Ceux qui s’en sortent le moins bien sont les célibataires peu diplômés, vivant seuls avec leurs enfants.
Mieux vaut être entouré
Ceux qui s’en sortent le mieux sont des personnes mariées, diplômées et issues de couches sociales favorisées. Au contraire des premiers, ces derniers peuvent puiser dans leurs ressources culturelles et un entourage qui les soutient. “Toutes les études épidémiologiques prouvent qu’on se sort rarement d’un coup dur tout seul et qu’il vaut mieux être accompagné, assure la psychanalyste Marie Pezé. Parce que cela impose la reconstruction d’une nouvelle identité. Ce qui ne peut se faire qu’avec les autres, à travers des reconnaissances et des relations renouvelées.” Autrement dit, le coup dur impose un apprentissage qui peut déboucher sur un enrichissement, à condition d’être bien entouré.
Article paru dans Courrier Cadres n° 27 (Février 2009)