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L’ordinateur nous rend-il idiots ?

Par : Kheira Bettayeb le Jeudi 04 février 2010

Votre PC calcule pour vous, corrige votre orthographe, transforme vos photos ratées en chefs-d’œuvre… Et si, en fin de compte, à force de vous servir de béquille, il vous empêchait de marcher tout seul ?

Un ou deux r à occurrence ? Avant, pour le savoir, vous auriez puisé dans vos souvenirs d’école, essayé de réfléchir à partir de l’étymologie du mot, ou vous seriez même allé jusqu’à chercher dans un dictionnaire. Mais aujourd’hui vous vous contentez peut-être de l’écrire approximativement puis de cliquer avec le bouton droit de la souris si le mot est souligné en rouge… Et la fois suivante, vous recommencerez probablement. C’est vrai ça, à quoi bon faire l’effort d’apprendre la bonne orthographe puisqu’il y a l’ordinateur ? Quelque 90 % des cadres l’utilisent au travail, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Et plus de 30 % ont les yeux rivés sur leur écran tous les jours, au-delà de vingt heures par semaine. Abrutissant ? : “Cela signifierait que les cadres et les chercheurs qui utilisent beaucoup cet outil sont des idiots… Or ce n’est pas le cas !”, souligne Patrick Lemaire, chercheur en psychologie cognitive à l’université de Provence (Aix-Marseille). “Aucune étude ne montre qu’utiliser un ordinateur diminue nos performances mentales”, renchérit Emmanuel Mellet, neuroscientifique du Groupe d’imagerie neurofonctionnelle (CNRS, Caen).

Je m’agite, je perds le fil, la concentration…

Pourtant, aujourd’hui, des voix s’élèvent pour nous mettre en garde contre notre sur-utilisation du numérique. Telle celle du journaliste américain Nicholas Carr, qui s’est mis en devoir de défendre cette thèse dans le très sérieux magazine bostonien The Atlantic (juillet-août 2008). Dans son article titré : Google nous rend-il stupides ?, il illustre par l’exemple, le sien, le fait que l’ordinateur, et plus spécifiquement la recherche sur internet, annihile presque totalement toute capacité de lire et de digérer un texte long : “Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. […]
Désormais, ma concentration commence à s’effilocher au bout de deux ou trois pages. Je m’agite, je perds le fil, je cherche autre chose à faire. […] La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue une lutte.” De leur côté, des scientifiques américains ont démontré récemment qu’en favorisant des activités multitâches, notre “meilleur ami numérique” contribuait à affaiblir notre attention (lire encadré page 39). Mais tous les chercheurs ne souscrivent pas à cette perception négative : pour certains, travailler, jouer ou chatter sur son PC serait même bénéfique !

Les enfants du net sont plus malins

Ainsi, selon une étude réalisée par l’équipe de l’Américain Gary Small (université de Californie), lancer une recherche sur le web stimulerait plus notre cerveau que sur le papier. Pour parvenir à cette conclusion, le chercheur et son équipe ont soumis vingt-quatre volontaires à des tests de lecture sur papier et de quête d’informations sur le Net. Pendant l’action, ils analysaient leur activité cérébrale grâce à la résonance magnétique fonctionnelle  (IRMF), une technique d’imagerie cérébrale permettant de visualiser les régions du cerveau “allumées” lors de l’exécution d’une tâche. Verdict : “La recherche sur internet semble engager une plus grande partie du réseau neuronal”, conclut Gary Small. La raison ? Au-delà de la simple lecture, cet acte nécessite aussi une prise de décision et la mise en œuvre de raisonnements complexes pour choisir un lien, regarder une vidéo, etc. Positif, lui aussi, le Canadien Don Tapscott connu pour ses analyses du rôle de la technologie dans l’évolution de l’économie et de la société, et auteur d’une étude menée auprès de 8 000 personnes nées entre 1978 et 1994 : “Les enfants du Net sont plus malins, plus rapides et plus ouverts à la diversité que leurs prédécesseurs.” Enfin, selon une étude réalisée en 2003 par l’Américaine Daphne Bavelier et ses collègues de l’université de Rochester sur des adeptes des jeux vidéo, les personnes habituées à utiliser l’ordinateur ont une attention visuelle supérieure et traitent l’information plus rapidement : elles peuvent suivre 30 % d’objets de plus que les autres.

Pas de modifications de l’encéphale

Ces nouvelles aptitudes découleraient d’un reformatage de notre façon de penser et non, comme on pourrait le penser, d’une modification de la structure de notre encéphale (ce dernier possède une certaine plasticité naturelle qui lui permet de restructurer ses réseaux neuronaux en fonction des expériences vécues par notre corps). “En fait, les changements observés seraient liés à une reconfiguration cognitive concernant les processus mentaux impliqués, indique le Marseillais Patrick Lemaire. Ils seraient mobilisés de façon différente.” Soit, mais l’acquisition de nouvelles capacités se fait-elle vraiment au détriment d’autres que l’on perdrait, comme le pense Nicholas Carr ? D’après une étude américaine menée par la psychologue Patricia Greenfield, il apparaît que oui ; Les ordinateurs mettent plus nos facultés visuelles à contribution que notre esprit critique et nos facultés d’analyse.
Mais voilà, ce type de mutation cognitive ne serait pas préjudiciable… “Si on perd certaines habiletés, elles sont remplacées par d’autres plus adaptées aux exigences de notre temps, rassure Patrick Lemaire. De plus, notre cerveau peut retrouver celles qu’il a perdues.” Vous pouvez donc continuer à surfer mais attention à ne pas en abuser ! Car utilisé à haute dose, l’ordinateur peut nuire à la mémorisation de nouvelles connaissances. Et pour cause. “Apprendre nécessite une lecture approfondie pour faire passer l’information dans notre mémoire à long terme ; or une lecture longue et approfondie sur écran est difficile car l’éclairage de l’écran fatigue vite nos yeux”, explique Thierry Baccino, du Laboratoire des Usages en Technologies d’Information Numérique (Lutin), une plateforme du CNRS installée à Paris, dans la Cité des sciences et de l’industrie.

Recevoir un mail fait chuter le QI de 10 pts

De plus, lire un mail, converser sur Facebook et rédiger une note en même temps diminue notre attention et affecte notre quotient intellectuel (QI). Selon une étude du Britannique Glenn Wilson, sur 1 100 personnes, la distraction causée par la réception de mails diminue notre concentration et notre QI en moyenne de 10 points, soit le double de la perte due au cannabis ! Le plus préjudiciable est le manque de discipline dans la gestion des courriers : le besoin, quasi compulsif, de répondre à chaque message entraîne de fréquents changements de direction de notre attention, qui fatiguent notre cerveau et ralentissent son activité.
Autre effet néfaste de l’ordinateur utilisé à trop haute dose : il peut nuire au développement de notre pensée. “En nous empêchant de lire et en présentant souvent l’information sous forme d’images, le web, les jeux, etc., peuvent atténuer nos capacités à construire des phrases structurées et, par là, notre faculté à exprimer nos idées”, précise le psychiatre francilien Jacques Thomas, auteur de Troubles de l’attention, impulsivité et hyperactivité chez l’enfant (Éd. Masson, 1997, 22,10 euros).
Solution pour ne pas en arriver à de telles extrémités ? Évitez de vous en remettre à votre seul ordinateur. Poursuivez votre effort d’apprentissage et de lecture approfondie. Sur papier ! 

Small_PICTO.jpg Cet article est paru dans Courrier cadres n°37, daté de janvier 2010.

Photo : © Paty Cullen Wingrove - Fotolia

 

Discussion : Et vous, vous pensez que votre ordi vous rend plus intelligent ou plus bête? Venez en discuter...

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Trop de tâches nuisent à la tâche

Trois mails ouverts, une discussion en ligne, un coup de fil à passer et l’oreille tendue vers une blague qui file dans “l’open space” : vous êtes un vrai superman multitâche ! Enfin, c’est ce que vous croyez car, pendant que votre cerveau tente de passer du coq à l’âne, il devient moins performant. C’est le résultat d’une étude publiée en août 2009 par l’université de Stanford (Californie), sous l’égide de Clifford Nass, professeur en communication.
En testant simultanément une centaine d’étudiants répartis en deux groupes (des champions du multitâche et des “normaux”), il s’est rendu compte que les cerveaux du premier groupe étaient en fait les moins efficaces. Lors d’un premier test visuel, projeté deux fois, il fallait dire si, dans l’image projetée de deux rectangles rouges, entourés de 2, 4 ou 6 rectangles bleus, les rouges changeaient de position lors de la deuxième visualisation. Pour y arriver, ils devaient ignorer les bleus, ce que les habitués du multitâche n’ont pas su faire. Deuxième test : mémoriser des lettres projetées aléatoirement. Là aussi, performance piteuse des Shiva du cerveau, dont le taux d’identification s’amenuisait au fur et à mesure de la répétition de l’exercice. Le troisième test consistait à sauter d’une information à l’autre : visualiser des séries de chiffres et de lettres, dire, quand il s’agissait des chiffres, s’ils étaient pairs ou impairs. Pour les lettres, la commande était : voyelles ou consonnes. Résultat ? Nullissime pour les athlètes multitâches. Leur problème ? Ils étaient incapables, selon les chercheurs, de traiter les informations séparément.
 

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Michael Dahan,cofondateur de Bookeen, fabricant de livres électroniques

Je ferme ma boîte mail pour me concentrer

 

Au bureau, je suis en permanence devant mon ordinateur car sans lui, je ne pourrais pas travailler aussi vite
que le rythme de ma journée l’impose. Pour moi, c’est non seulement un formidable outil de récolte d’informations mais également d’organisation. Il est vrai cependant que pour certaines tâches, le « tout écran » est un peu difficile, voire abrutissant : lire de longs textes par exemple ou apprendre et retenir. Mais la solution est simple : imprimer le document. La difficulté de concentration est davantage liée au travail multitâche, où l’on saute d’un logiciel à l’autre (mails, traitement de texte, tableur, etc.), qu’à l’écran proprement dit. Il m’arrive parfois de fermer ma boîte mail  pendant une heure afin de ne plus être interrompu par des sollicitations extérieures immédiates.
 

Fabien Bihour, codirigeant de Wizarbox, société de développement de jeux vidéo

J’ai dopé mon cerveau grâce à mon ordi !

 

J’ai trente-trois ans et j’ai grandi avec l’ordinateur, que j’utilise d’ailleurs tous les jours professionnellement. Je n’ai nullement l’impression que cet instrument affecte en quoi que ce soit mes capacités mentales. En fait, c’est même le contraire. À force de travailler avec l’ordinateur pour le développement de jeux vidéo, je pense avoir acquis une capacité assez importante d’analyse et de synthèse du texte et de l’image à l’écran. Mieux, à force de jouer, pour le travail et mon plaisir, j’estime avoir développé ma vivacité d’esprit et mon agilité dans l’espace. Il n’y a guère que la consultation de documents d’une trentaine de pages sur écran que je trouve assez rébarbative ; l’ordinateur n’est pas fait pour ça. Mais une chose est sûre : rien de tout cela n’a entamé ma faculté de lire sur papier. La preuve ? Je dévore un à deux romans par semaine !

 

Laurent Doumergue, consultant en communication chez Cayen Consulting

Mon PC me libère de tâches primaires

 

Loin de m’avoir abruti, l’ordinateur m’a ouvert l’esprit. Les multiples newsletters, les blogs, les outils de microblogging comme Twitter (outil qui permet d’envoyer gratuitement des messages brefs), je lis désormais sur des sujets auxquels je n’aurais jamais eu l’idée de m’intéresser spontanément. De plus, grâce aux moteurs de recherche qui permettent d’avoir accès à une multitude de sources (journaux, documents officiels, etc.),
je peux rassembler plusieurs avis sur un même sujet et me forger ensuite une opinion plus documentée. Enfin, mon PC me libère de certaines tâches mentales que je qualifie de primaires, comme la mémorisation de rendez-vous ou de « to-do lists », le calcul et la modélisation. Du coup, j’économise cette énergie pour effectuer des tâches plus pointues comme celles qui nécessitent un recours au raisonnement.
 

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