Le blues des traders dans le noir de la crise
Le Lundi 09 mars 2009
Lâchés par leur hiérarchie, montrés du doigt par la société : les ex-stars de la Bourse n’ont plus la cote. À Paris comme à Londres, les enfants terribles de la finance ont le spleen. Morceaux choisis.
Au 47 quai d’Austerlitz, à Paris, c’est Waterloo. Dans ces salles de marché se bousculait, il y a quelques mois, la fine fleur du trading de la banque Natixis. Aujourd’hui, on tue le temps en flinguant des avatars sur des jeux vidéo en ligne. Après le burn-out, le “bore-out” : on s’ennuie ! Ceux qui bossent encore luttent contre la contagion des créances pourries au reste de leur portefeuille. Les autres, eh bien… “ils se préparent au plan social”, confie Francis Vergnaud, ex-trader sur les taux, vice-président chez Natixis du Syndicat national de la banque CFE-CGC et secrétaire de la commission chargé du stress et harcèlement.
Plutôt mentir que dire "je suis trader"
Chez la seule Natixis, une centaine de traders, sur les 800 du groupe, sont menacés. Et sans doute aussi une bonne part du middle et du back-office, juristes, informaticiens ou comptables, qui ont prospéré avec eux ces dernières années. Rien à voir, certes, avec l’hécatombe londonienne où plusieurs milliers de traders, français notamment, sont sur le carreau. À Paris, la catastrophe reste feutrée. Mais le réveil est brutal pour les ex-petits princes de la finance. “L’année dernière, pendant un stage, j’ai préféré mentir plutôt que dire ce que je faisais”, raconte Henri, quinze ans de trading au compteur. “Même mes amis ne savent pas quel est mon métier. Je dis juste que je bosse dans la finance.” Trop long à expliquer, compliqué… Ou suspect ? “Tout ça à la fois. Depuis l’affaire Kerviel, on passe collectivement pour des enfants gâtés, des irresponsables, voire des terroristes.” Henri, pourtant, n’a jamais joué avec l’argent des autres… “sauf à la fin, quand l’effondrement des banques a obligé tout le monde à spéculer pour essayer de limiter les dégâts.” Ni tenté de battre le record du nombre de bouteilles de Château Petrus descendues en un soir, comme ces traders londoniens en 2008! Mais on brûle aujourd’hui ceux qu’on a portés au pinacle hier : “On a presque honte d’avoir gagné autant d’argent, alors que c’est notre métier, reprend Francis Vergnaud. Les traders ont été la pompe à fric des banques avant de devenir les boucs émissaires de la crise.”
Un coupable idéal
Là où ça se complique, c’est que cette image du trader coupable idéal n’est peut-être pas si fausse que ça…Milieu machiste, individualiste, dopé à la performance et à l’agressivité, le trading, jusqu’à ces derniers mois, a nourri des démons devenus aujourd’hui encombrants. “Le système capitaliste les casse après leur avoir donné une illusion de pouvoir, explique Pierre Blanc-Sahnoun, coach. On charge le bouc émissaire de tous les péchés de la communauté.” Le château de cartes s’effondre, y compris dans l’esprit des intéressés. La pression des salles de marché a pris un tour inhabituel ces temps-ci. Dans cette banque, on a vu fleurir les Post-it rappelant les salariés à respecter les horaires. Alors que les traders ne sont assujettis à aucune contrainte de cette sorte... “Le management des salles de marché a toujours été nul. Avant, ça se limitait à : « T’as été une bonne gagneuse ? » Aujourd’hui, c’est « Qu’est-ce que tu comptes faire demain ? Quand est-ce que tu pars ? »”, raconte Virginie. Ces derniers temps, elle évite son chef qui tente de la pousser vers la sortie… sans entretien préalable ! Les arrêts-maladie se multiplient, note Francis Vergnaud : “En un mois, il y a eu autant d’accidents corporels sur les trajets domicile-travail qu’en un an.”
Mieux assumer son métier
Bernard, lui, se permet d’aller chercher ses enfants à la sortie de l’école : “Ce qui est nouveau, c’est d’être lâché par la hiérarchie. Depuis cinq ans, on nous pousse à prendre plus de risques. Et là, c’est le revirement total.” Mais attention à la victimisation galopante ! Pour Pierre Blanc-Sahnoun, mieux vaut assumer : “Je conseille aux traders que j’accompagne d’enlever leur perfusion de maître du monde et de se souvenir d’où ils viennent. Ils doivent assumer leur métier. Et vendre chèrement leur peau auprès de leur hiérarchie.” Un as de la finance devrait savoir faire ça !
Article paru dans Courrier Cadres n°28
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