Nous pensons tous nous aider de notre mémoire visuelle pour apprendre un texte ou nous rappeler une scène vécue. Pourtant, notre cerveau ne fonctionne pas du tout comme un appareil photo. Gros plan sur l’une de nos facultés les plus incroyables.
Reconnaître un client que l’on a vu une seule fois, retenir la forme d’un produit concurrent aperçu à la sauvette sur le stand d’un salon, se souvenir avec précision d’un plan… Les occasions de recourir à la mémoire que l’on qualifie de visuelle sont nombreuses dans notre vie professionnelle et personnelle. C’est une raison pour l’entretenir. Pour cela, mieux vaut tout d’abord savoir comment elle fonctionne. Faites le test. Ouvrez un livre chinois à n’importe quelle page, mémorisez-la, refermez le livre et racontez ce qu’il y avait dessus. Vous séchez ? Eh bien la mémoire visuelle, c’est ça !
Memoire iconique, vous dites?
Déçu ? Nous sommes tous plus ou moins persuadés que nous pouvons assez facilement “photographier” un document pour retenir ce qu’il contient. En fait, c’est un leurre. “S’il existe bien une mémoire iconique, elle demeure éphémère : elle ne dure qu’un quart de seconde. Impossible donc de photographier exactement une scène vue dans une salle de réunion et de la revoir mentalement dans les détails quelques jours plus tard”, explique Alain Lieury, professeur de psychologie cognitive à l’université Rennes 2 et auteur de Mais où est donc… ma mémoire ? Découvrir et maîtriser les procédés mnémotechniques.* (Éditions Dunod, 2005).
La mémoire lexicale
Mais pourquoi a-t-on l’impression – bien réelle – de pouvoir se souvenir d’un texte ou d’une scène sur une photo ou un tableau en s’aidant d’éléments visuels ? Parce que notre cerveau nous en donne l’illusion. Il réalise une sorte d’image de synthèse volatile que nous croyons précise. Mais sans que nous en ayons conscience, le cerveau code ces informations sur plusieurs niveaux. En effet, comme un réflexe, il va chercher dans la mémoire dite lexicale afin de voir si un assemblage de lettres (qui ne sont pour les yeux qu’un amas de points) constitue un mot déjà connu. Pour les images, les tableaux et autres graphiques, c’est la mémoire dite imagée qui prend le pas. Comme pour les mots, le cerveau va essayer de trouver un objet comparable, déjà identifié. Maintenant, comment se passe le processus inverse, à savoir le rappel de ces éléments originellement visuels ? Nous ne possédons pas, en effet, d’organes permettant de reproduire point par point une image, comme le font les imprimantes, par exemple. Ainsi, la plupart du temps, ce rappel passe par la verbalisation : on récite le texte mémorisé ou on décrit une scène. Alternativement, si l’on est doué en dessin, ce rappel peut également se faire sous la forme d’un croquis.
Les facultés visuelles d’un joueur d’échecs
Depuis les années cinquante, les chercheurs ont réalisé d’énormes progrès en ce qui concerne la compréhension de la mémoire, notamment des mécanismes qui permettent le codage, le stockage et la récupération des informations. Tous les individus ont une mémoire spécialisée dans le stockage et le traitement des informations visuelles. Comme beaucoup de caractéristiques humaines, son efficacité dépend de nos gènes, mais aussi de l’environnement dans lequel nous grandissons et de nos expériences de vie. Ainsi, plus on a l’habitude d’être confronté à un type d’images (paysages, visages, œuvres artistiques, etc.) et plus on a de facilités à les mémoriser. “Un des meilleurs exemples que l’on puisse citer pour bien comprendre ce phénomène, explique Francis Eustache, neuropsychologue au chu de Caen, c’est celui des échecs. Alors qu’une personne moyenne n’est capable de ne retenir que quelques parties, un grand maître est, lui, capable d’en mémoriser des dizaines.” Pourquoi ? Parce qu’il est habitué à observer et à se rappeler ce type d’information. Ce qui explique également pourquoi la responsable des relations publiques de votre boîte se remémorer mieux les visages des personnes qu’elle croise que le directeur du service après-vente…
La méditation des moines bouddhistes
En dehors de ses capacités naturelles et de son entraînement, est-il possible d’améliorer sa mémoire visuelle en particulier ? Assurément oui, selon les experts. Passons sur les recommandations classiques concernant la mémoire en général (dormir suffisamment, éviter les atmosphères viciées qui privent le cerveau d’oxygène, surveiller son taux de calcium, phosphore et magnésium, etc.) et intéressons-nous aux techniques qui contribuent à doper la mémoire visuelle spécifiquement. La méditation, par exemple. C’est ce que suggèrent des travaux effectués sur des moines bouddhistes, en avril 2009, par une équipe américaine menée par Maria Kozhevnikov, une neuroscientifique de l’université George Mason, en Virginie.
Mieux observer les... détails
Les scientifiques ont montré aux moines six images, et cinq minutes plus tard ils leur ont soumis à nouveau ces photos où l’une d’elle avait été remplacée par une autre. Il est apparu que 20 minutes de méditation avant le test amélioraient la capacité des moines à identifier la nouvelle image introduite, et donc leur mémoire visuelle. Mais plus efficaces sont les méthodes dites d’organisation. “L’une d’elle consiste à s’entraîner à observer les détails, parce qu’on retient plus facilement l’ensemble d’une scène, d’une image ou d’un produit si on l’analyse par élément, explique Alain Lieury, de l’université Rennes 2. Ainsi, on se souvient mieux des caractéristiques physiques d’un produit si on l’analyse en détail ; par exemple, la forme de son écran, le nombre de ses boutons, etc., que si on l’appréhende dans sa globalité.”
Comment retenir un numéro de téléphone...
Autre technique, celle du double codage. Les tests prouvent que l’on retient mieux une image légendée, car on associe du sens à un visuel, que ces deux éléments isolés. Selon le même principe, vous pouvez vous entraîner à classer ce que vous observez, un peu comme on range des chemises dans des classeurs. Il a en effet été observé que la mémoire humaine ne peut conserver en moyenne que sept éléments simultanément. Voilà pourquoi il est plus facile de se souvenir d’un numéro de téléphone de dix chiffres quand on mémorise ces derniers en les regroupant deux par deux, pour ne retenir au final que cinq nombres. Une technique plus élaborée mais aussi plus efficace consiste à se discipliner de manière à faire le tri entre ce qui est utile et ce qui est inutile à retenir, afin d’éviter de surcharger sa mémoire visuelle.
... comment compenser
C’est ce qu’ont démontré les travaux de l’Américain Edward Vogel et de ses collègues de l’université de l’Oregon, réalisés en 2005. “On pensait que les personnes avec les mémoires visuelles les plus performantes étaient celles avec les plus grandes capacités de stockage d’informations. Or pas du tout : on s’est aperçu que les gens dotés d’une bonne mémoire visuelle sont ceux qui font le tri entre les informations utiles – retenues –, et les autres, celles qui n’arrivent pas à notre conscience”, commente Edward Vogel. Le chercheur et son équipe ont enregistré l’activité électrique cérébrale de quinze personnes, pendant que celles-ci réalisaient des tests de mémoire visuelle sur ordinateur. Il est apparu que les personnes considérées comme ayant une bonne mémoire visuelle ne se souvenaient que de certaines images tandis que les autres étaient en mesure de toutes se les rappeler. Si, malgré tous nos conseils, vous ne parvenez pas à améliorer votre mémoire visuelle, vous pouvez toujours vous consoler en vous disant que les personnes comme vous compensent en général avec une bonne mémoire auditive ou encore olfactive
Publié dans Courrier Cadres n° 34 (Octobre 2009)