Considérée comme l’aboutissement suprême de la paresse, la sieste devrait être réhabilitée. Elle correspond à un besoin physiologique réel : entre 13 h et 15 h, l’organisme traverse un creux, du fait de la chute du taux de cortisol, une des hormones du stress. D’où la sensation d’assoupissement que chacun éprouve à la fin de la pause déjeuner. Cette
déconnexion momentanée de la réalité agit comme une cure de jouvence sur le fonctionnement du cerveau. Évacuation de la fatigue, mais aussi rééquilibrage du système nerveux : classement des idées, élimination des tensions et repos de l’esprit, la sieste redonne un coup de fouet pour attaquer l’après-midi de travail. Elle rendrait aussi plus créatif. Des chercheurs en psychologie de l’East of England Development Agency ont établi, dans une étude publiée en 2005, que les meilleures idées jaillissent pour 30 % des individus au moment où ils s’assoupissent tandis qu’elles surviendraient pour 10 % seulement pendant les heures de travail. Selon les scientifiques, le rêve crée des combinaisons cérébrales et stimule donc l’imagination. Sur le long terme, le roupillon diurne est un gage de bonne santé. Une étude grecque menée pendant six ans sur 24 000 sujets a démontré qu’un somme d’une demi-heure trois fois par semaine abaissait de 37 % les risques de maladie coronarienne. La raison ? Moins de stress. Moins de pauses café et cigarette ou d’arrêt devant le distributeur
de friandises…
Pourquoi il est important de ne rien faire
Par : Ophélie Colas des Francs le Lundi 07 septembre 2009
Mal perçue par la société, et tout particulièrement dans le monde de l’entreprise, l’oisiveté est nécessaire à l’équilibre psychique de l’individu. Loin d’avoir un électroencéphalogramme plat, le rêveur est particulièrement créatif. Il met tout en œuvre afin de se dégager du temps… pour rêver.
Les yeux dans le vague, les mains derrière la tête, votre collègue se balance sur sa chaise. De toute évidence, il pense à tout sauf au rapport qu’il doit boucler ce soir. Pas de chance, votre chef surgit et lui rappelle sèchement les délais.
En entreprise, mieux vaut ne pas trop donner l’apparence de la nonchalance, même si l’on tient ses objectifs. Pourtant, on peut rester actif quand on ne fait rien : se ressourcer, puiser dans son inspiration, trouver le temps de penser et de remettre ses idées en place… Malheureusement, ces activités invisibles ne cadrent guère avec la culture de l’effort qui imprègne notre société en général, et le monde du travail en particulier. Ça ne date pas d’hier : c’est en 1656 que l’Église catholique a élevé la paresse au rang de “péché capital” et “mère de tous les vices”. Alors que les Grecs anciens réservaient aux esclaves la salissure du travail, et aux hommes libres le luxe de l’oisiveté...
Ne rien faire est perçu comme un repli sur soi
“Aujourd’hui, la paresse résonne comme une faute car elle renvoie au rien faire, le « farniente », alors que notre société prône la rentabilité. Dans un contexte de crise marqué par une montée des inégalités sociales, être inactif est considéré comme un manque de solidarité, un repli sur soi”, confirme François Marty, psychiatre, professeur de psychologie clinique à l’université Paris v-Descartes. La société a une telle horreur de l’apathie que même les congés doivent être productifs. Rentrer de vacances en racontant qu’on a passé quinze jours à ne rien faire sidère les hyperactifs qui ont couru de musées en festivals et de raids sportifs en courses d’orientation.
Et cette pression sociale s’exerce sur l’individu dès son plus jeune âge. Musique, sport, soutien scolaire, l’enfant se voit privé de son temps libre. “Cette suractivité satisfait l’angoisse des parents mais se révèle très lourde pour l’enfant. Le rêve, et même l’ennui, développent une vie intérieure très riche. La capacité à jouer, à s’abstraire de l’acte efficace est l’un des moteurs du développement psychique. L’enfant a besoin de rêver le monde sensible pour se construire, poursuit le scientifique. Et au moment de l’adolescence, vivre le moment présent, s’abstraire du passé, sans être pour autant en mesure de se projeter dans l’avenir, constituent des modalités d’être essentielles pour lui.”
L'individu est plus ou moins enclin à la nonchalance
La paresse, nécessaire à la construction de l’individu, serait-elle du coup à bannir à l’âge adulte ? “Une dose raisonnable de paresse reste nécessaire à l’équilibre psychique, répond François Marty. Entendue comme une capacité à jouir de la vie, d’observer et de s’émerveiller, l’oisiveté n’est pas un vice mais bien une vertu.”
Évidemment, l’individu est plus ou moins enclin à la nonchalance. Des scientifiques avancent même qu’il existerait des gènes de la paresse. Le professeur Timothy Lightfoot et son équipe de l’université de Caroline du Nord (États-Unis) ont mené une expérience dans laquelle des souris sont sélectionnées en fonction de leur niveau d’activité. Les scientifiques ont identifié une vingtaine de sites génomiques qui influeraient sur le comportement des animaux. Timothy Lightfoot émet l’hypothèse que des zones analogues pourraient exister chez l’homme. Une étude, menée sur des êtres humains, devrait bientôt être conduite. Bien entendu, il serait simpliste de classer les individus en deux catégories. Les réticences à l’effort dépendent largement du type d’activités auxquelles on s’adonne.
Le paresseux, génie de la gestion du temps
“Certains enfants ne travaillent pas en classe mais déploient des efforts démesurés pour jouer au foot. Leur paresse à l’école résulte d’un manque d’investissement affectif”, souligne Éric Albert, psychiatre. Votre collègue qui navigue sur les sites de voyages au lieu de finaliser son projet qui, de toute évidence, l’ennuie profondément, est-il une erreur de recrutement ? Pas si sûr. Regardez Gaston Lagaffe, le paresseux le plus célèbre de l’histoire de la bande dessinée. Aucun personnage du 9e art ne se montre aussi inventif que lui. Témoin sa machine à “utiliser l’énergie des mille gestes machinaux” : ce dispositif permet, en ouvrant une porte, de presser deux oranges, de moudre 25 grammes de café et d’imprimer un autoportrait ! “La paresse incite à mettre en place une stratégie de performance : un minimum d’efforts pour un maximum de rentabilité, acquiesce Éric Albert. Ce qui peut pousser l’individu à faire preuve d’intelligence.” Prioriser, ranger astucieusement ses documents, organiser son emploi du temps, le nonchalant met tout en œuvre pour se dégager du temps libre. L’astucieux inventeur de la poulie était à coup sûr un partisan du moindre effort. Mieux encore, cette idée géniale ne lui est peut-être pas venue lorsqu’il gribouillait des schémas, mais lorsqu’il paressait par une chaude après-midi d’été.
Quand l’esprit règle de graves questions
Une équipe de chercheurs canadiens de l’université de Colombie-Britannique a en effet montré qu’un individu laissant vagabonder ses pensées est loin d’être intellectuellement inactif. Il est au contraire capable de résoudre des problèmes complexes comme soulever un poids lourd sans s’éreinter. Jules Verne et Léonard de Vinci, deux génies visionnaires, ne sont-ils d’ailleurs pas couramment décrits comme rêveurs ?
Les scientifiques canadiens ont étudié, par neuro-imagerie, l’activité cérébrale d’un sujet qui devait successivement presser un bouton puis laisser divaguer son esprit. Conclusion, quand il accomplit des gestes automatiques, comme allumer son ordinateur, seul un “réseau par défaut” (cortex préfrontal moyen) s’active. Alors qu’un “réseau exécutif” correspondant aux fonctions cognitives supérieures (raisonnement, mémoire et langage) se met en branle quand il rêvasse.
“L’errance de l’esprit est souvent associée à des choses négatives, comme la paresse ou l’inattention. Mais cette étude témoigne que notre cerveau est très actif quand on rêve éveillé, beaucoup plus actif que lorsque nous nous concentrons sur des tâches de routine, commente la professeur Kalina Christoff, du département de psychologie de l’université canadienne. Quand on rêve éveillé, on peut ne pas atteindre son objectif immédiat, comme la lecture d’un livre, mais l’esprit prend le temps de régler des questions plus importantes, comme la promotion de sa carrière ou ses relations personnelles.” Reste à en convaincre votre chef…
Photo : © Christian Wheatley - Fotolia
Cet article est paru dans Courrier Cadres n°32, daté de juillet-août 2009.
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La sieste nous rend créatifs
A lire
– L’Art difficile de ne presque rien faire, Denis Grozdanovitch, Denoël, 2009.
– Notre Paresse : vice et vertu, Camille Saint-Jacques, Autrement, 2005.
– Éloge de la lenteur, Carl Honoré, Marabout, 2005.
Ce qu'ils en pensent...
Pascal François, manager de production chez Siap (sous-traitance automobile)
Rêver pour se retrouver face à soi-même
“J’aime laisser divaguer mon esprit au gré du vent, assis dans une chaise de jardin. Au-delà de la paresse, je prône même l’ennui. Il ne s’agit pas de se laisser aller à la tentation de la dépression, mais de se retrouver face à soi-même pour se sentir exister et laisser s’exprimer sa créativité. Aujourd’hui, le rythme effréné, érigé en valeur indiscutable, nous coupe de nos capacités de renouveau. Le désœuvrement est proscrit, le moindre bâillement interprété comme une perte de performance. Pour moi, c’est l’inverse. Le ralentissement d’activité que traverse mon entreprise me donne l’opportunité de réfléchir. J’enjoins mon équipe à prendre une page blanche pour laisser jaillir des idées et préparer la reprise.”
Philippe Rome, chargé de contentieux de droits d’auteur à la Sacem
Je cultive un certain art de la lenteur
“La société nous pousse à rechercher la productivité tout le temps. Il faut aller voir tel film, ne pas rater telle exposition. Moi, je fais les choses comme elles viennent, sans emploi du temps strict. Mon appartement est un cocon dont je ne ressens pas le besoin de sortir. Je cultive un art de vivre épicurien, à la limite du dilettantisme. Parfois, je me pose dans mon canapé et laisse mon esprit vagabonder. Cela ne m’empêche pas de faire du sport quatre fois par semaine. Et même si je cultive une certaine lenteur, j’aime travailler dans l’urgence car cela force mon caractère et je suis très efficace sur le court terme. La qualité de mon travail est d’ailleurs reconnue. Lorsque je termine un dossier, personne n’a besoin de revenir dessus.”
Laurent Buob, P-DG de Leblon-Delienne (objets de décoration, figurines)
La détente stimule la créativité
“Je pense qu’il est essentiel d’écouter son corps pour rester en forme. Je suis un fervent adepte de la sieste, même si elle est décriée. Avant de reprendre Leblon-Delienne, je voyageais fréquemment aux États-Unis pour affaires. Dans l’avion, je prenais toujours le temps de me recentrer sur moi-même. Je pratiquais souvent la sieste entre 18 et 20 heures. J’ai gardé cette habitude chez Leblon-Delienne où mon prédécesseur a installé une salle de repos pour les salariés. Je n’hésite pas m’étendre sur les coussins à microbilles à la mi-journée. J’oublie tous mes tracas et je repars pour l’après-midi. J’incite mes collaborateurs à y aller car le sommeil stimule leur créativité et leur concentration. C’est essentiel pour les métiers du design comme le nôtre.”
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