Après avoir annoncé la chute de l’empire soviétique et la fin de l’hégémonie américaine, le politologue Emmanuel Todd revisite un tabou: le protectionnisme. Selon lui, l’Europe se doit de montrer l’exemple.
Frédéric Sanchez : Vous attribuez la crise à une baisse des salaires et à l’ouverture des frontières. N’avez-vous pas le sentiment de faire fausse route au regard du phénoménal développement économique des trente dernières années, donc des salaires et des conditions de vie?
Emmanuel Todd : Bien sûr, dans un premier temps, la mondialisation a permis un fantastique développement des échanges. Elle a été positive pour les économies occidentales. Mais elle a actuellement des effets boomerang redoutables : énorme gonflement des profits, bulles spéculatives, inégalités croissantes, salaires en berne, baisse du niveau de vie pour le plus grand nombre. Il en résulte un tassement dramatique de la demande et une asphyxie progressive des entreprises. C’est le nœud gordien de la crise, qui va bien au-delà d’un marasme financier ! Tout le système capitaliste s’est détraqué sous le coup de la mondialisation et du libre-échange. Les entreprises occidentales se sont mises à considérer les salaires dans leur pays d’origine comme un coût à compresser et non comme un élément constitutif d’une demande forte. Elles ont délocalisé, jouant sur les différences de salaires. De leur côté, les nouveaux acteurs mondiaux, la Chine au premier plan, ont massivement exporté, contribuant ainsi à casser l’appareil industriel des pays consommateurs et poussant à une compression toujours plus grande des salaires. Aujourd’hui, les entreprises le payent au prix fort. Tout comme les États, dont les comptes sociaux dépendent largement de la bonne santé des salaires.
F. S. : Pour sortir de cette crise, vous prêchez l’instauration d’un protectionnisme européen. Pouvez-vous nous en préciser le concept ?
E. T. : Pour relancer durablement la demande et assurer une répartition plus équilibrée des revenus, la seule solution est de resegmenter la globalisation autour d’ensembles continentaux. L’Europe doit en prendre l’initiative. Elle doit instaurer des protections à ses frontières : des barrières tarifaires, des quotas, de la pression sur les salaires extérieurs, etc. C’est ce qui la mettra à l’abri des pressions mondiales excessives. Bien sûr, cette fermeture ne résoudra pas tous ses problèmes. Mais elle redéfinira des pistes de croissance et de concurrence sur une base intra-européenne entre pays plus équivalents qui retrouveront leurs marges d’action. Avec son potentiel technologique, si l’Europe freine les importations sur tel ou tel bien, elle fera renaître un secteur industriel. Elle créera ainsi un nouvel équilibre interne de l’économie et du social. Si la pression externe sur les salaires cesse, la mécanique infernale des délocalisations sera cassée, et le pouvoir d’achat local, dynamisé. Quelles que soient les barrières douanières, les importations seront également à terme relancées. On retrouvera un monde économique normal, où les “producteurs” – opérateurs, techniciens, ingénieurs – redeviendront plus importants que les financiers. Pour que cela fasse sens, l’Europe doit se construire un projet de développement collectif. Que l’on ne me dise pas que c’est impossible. Ce n’est pas plus compliqué que de construire un Airbus A380 ! C’est d’abord une affaire de volonté politique.
Didier Rousseau : Dans le cadre de la mondialisation, l’Allemagne a bâti son succès économique sur l’exportation, avec des PME ultra-performantes. En quoi un protectionnisme européen lui apporterait-il une meilleure réponse?
E. T. : Les résultats économiques de l’Allemagne n’ont pas eu de bénéfices réels pour sa population. Les salaires ont été comprimés et l’effritement des classes moyennes y est sensible. La vérité, c’est que ce pays est l’un des plus menacés par l’implosion de la demande, comme lors de la crise de 1929. Quand la demande s’effondre, ce sont les économies les plus efficaces qui trinquent le plus.L’Allemagne a beaucoup à gagner à un projet collectif européen et à un élargissement de la demande continentale, car elle fera jouer sa force de frappe exportatrice sur le continent où elle est déjà très puissante.
D. R : Ne pensez-vous pas que le salut viendra d’abord de la relance de l’économie américaine?
E. T. : Je ne le pense pas. C’est l’Europe qui est la mieux placée pour contribuer à résoudre la crise. Elle peut donner le “la” d’une réorganisation de l’économie planétaire. En effet, contrairement aux idées reçues, elle est de très loin la première puissance économique mondiale. A contrario, les États-Unis ont des marges de manœuvre réduites. Ils sont en effet en situation de déséquilibre vis-à-vis du monde extérieur, compte tenu de leur dépendance aux importations. Le salut ne viendra pas non plus de la Chine, trop tributaire de ses exportations. Je vous garantis que si l’Europe prend l’initiative de fermer ses frontières, ces deux pays n’auront pas la capacité de s’y opposer. Eux-mêmes savent très bien le faire quand cela les arrange !
Pierre-Jean Rozet : Si des mesures de protectionnisme économique au niveau européen sont envisageables, que faites-vous des distorsions sociales entre pays membres ? Ne faudrait-il pas d’abord réorienter la politique commune?
E. T. : Dans son cœur occidental – constitué de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, des Pays-Bas, etc. –, l’hétérogénéité des normes sociales et des salaires n’est pas si marquée. Le problème se pose davantage avec les pays de l’Est. Mais ils ne constituent que moins d’un quart de l’ensemble européen, et le rattrapage de leurs salaires peut s’envisager dans des délais raisonnables… De toute manière, aucune harmonisation sociale n’était envisageable avec la globalisation qui tirait irrésistiblement les salaires à la baisse.
P.-J. R. : Dans ce nouveau contexte, comment voyez-vous la place des organisations syndicales?
E. T. : Dans le genre de société européenne protégée que j’imagine, les syndicats retrouveraient leur pleine capacité d’action. Le rapport de force socio-économique se déplacerait de nouveau vers les salariés, les producteurs de richesse. Leur adhésion à un projet protectionniste européen aurait même un impact social durable. En effet, les augmentations de salaire pour lesquelles ils se battent actuellement vont produire de nouvelles fuites de production dans notre contexte d’économie complètement ouverte. Doper le pouvoir d’achat des consommateurs européens, c’est également donner un coup de pouce aux produits low cost et alimenter, là encore, les délocalisations. En d’autres termes, des mesures qui semblent pieuses vont donner du grain à moudre à la mécanique qui a conduit à la crise !
D. R : La gestion de la crise ne renforce-t-elle pas d’abord le rôle des États ? Les plans de relance ont été décidés au niveau national et non européen…
E. T. : Bien entendu, les mesures de sauvegarde nationales sont nécessaires pour éviter l’implosion. Mais il ne faut pas s’imaginer qu’elles vont régler le problème de fond. Elles vont elles aussi réactiver les ressorts de la crise. Je le redis : un projet collectif est indispensable. Dommage qu’il n’y ait pas eu de vrai plan européen, nous avons manqué une occasion.
D. R : Justement, comment faire fonctionner un projet collectif comme celui auquel vous pensez alors que Bruxelles s’est prononcé contre le protectionnisme?
E. T. : Nous sommes dans une situation historique inédite, avec une prédominance absolue de l’idéologie libre-échangiste. Bruxelles, mais aussi le FMI, l’OCDE, tout le monde est contre le protectionnisme. À présent, l’idéologie européiste et le libre-échange sont complètement associés. Mais le libre-échange est mort ! Rester fidèle à cette doctrine, c’est détruire l’Europe et l’euro. C’est encourager des réflexes nationaux de peur et de panique, débouchant sur un protectionniste national désuet et dangereux. La situation actuelle est une chance pour l’Europe si ses membres s’accordent pour se protéger ensemble tout en continuant à être en concurrence entre eux. Cela suppose que nos élites arrêtent de penser le monde de façon idéologique et idyllique, et de faire comme si les rapports de force n’existaient pas. Je vous garantis qu’avec l’ampleur de la crise, cela ne va pas prendre dix ans.
F. S. : Ne serait-il pas plus réaliste d’envisager une gouvernance mondiale ? Par ailleurs, les dirigeants politiques ne devraient-ils pas ouvrir courageusement le dossier de l’éthique collective dans l’économie de marché ?
E. T. : Derrière l’éthique, beaucoup de gens posent l’idée d’une dérive morale du capitalisme. Mais le capitalisme n’a jamais été fondé sur de bons sentiments ! Il joue sur l’instinct égoïste de propriété et la volonté d’avoir toujours plus en travaillant moins. Sa magie est qu’il peut produire, sous certaines conditions de régulation, des effets positifs pour tout le monde. Pour moi, ce capitalisme régulé est un système raisonnable. En revanche, parler d’une réorganisation morale et de gouvernance mondiale dans un monde libre-échangiste qui fait violence aux populations tout en adoptant un langage soft de paix universelle me semble porteur de dérives potentiellement dangereuses.
P.-J. R. : Comment faire pour que ce protectionnisme européen n’aboutisse pas à un repli sur soi des “pays riches”, alimentant ce choc des civilisations que vous dénoncez à juste titre ?
E. T. : Je suis heureux que vous ayez remarqué que je m’inscris en faux face à la théorie du choc des civilisations, absurde et néfaste. En vérité, c’est le libre-échange qui produit une idéologie guerrière. C’est lui qui instaure la concurrence universelle, la guerre de tous contre tous, la réactivation de haines nationales, la doctrine du choc des civilisations, l’occidentalisme et l’islamophobie.
F. S. : Votre ouvrage s’intitule Après la démocratie. Quel lien faites-vous entre vos théories protectionnistes et le fonctionnement de nos démocraties?
E. T. : Mon livre arrive à la conclusion qu’il existe une contradiction fondamentale entre la démocratie et le libre-échange. Ce dernier détériore en effet les conditions de vie de populations qui votent selon le principe du suffrage universel. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les Français ont dit non au projet de constitution européenne, qui sous-tendait une adhésion sans conditions aux théories libre-échangistes. Il faudra choisir : soit on renonce au libre-échange, soit on renonce à la démocratie… avec les pires conséquences. Le protectionnisme européen désigne un horizon de vie possible pour les générations futures et réconcilie le peuple et les élites, donc restabilise la démocratie.
Entretien publié dans Courrier Cadres n° 29 (avril 2009)